Trésors
d'Archives

Notre-Dame du Cénacle

Apostolat de la brousse

Depuis les origines, l’esprit missionnaire du Cénacle pousse les Sœurs à sortir de leurs maisons pour « faire connaître et aimer Jésus-Christ ». Pour atteindre les populations de la brousse malgache, l’outil apostolique premier demeure la présence. Dans ces contrées où le temps se mesure en kilomètres parcourus à pied ou en taxi-brousse, les Sœurs se font itinérantes pour rejoindre les « périphéries » chères au Pape François, là où la soif de Dieu rencontre la simplicité de l’accueil.

L’isolement géographique et le rôle central des laïcs

Dans ces régions, la géographie dicte sa loi à l’apostolat. À Madagascar, durant la seconde moitié du XXe siècle, un seul missionnaire pouvait avoir la charge de 50 à 80 « postes de brousse » dispersés sur des centaines de kilomètres de pistes difficilement praticables.

Face à cette pénurie de clercs, l’Église a dû s’inventer un nouveau visage, porté par les laïcs. Le Catéchiste est le pilier de la communauté chrétienne locale. Il est celui qui est présent à demeure, qui enseigne, qui baptise en cas d’urgence et qui rassemble la communauté le dimanche pour la prière sans la présence du prêtre.

Dans ce contexte, les Sœurs ont dû adapter leur apostolat.

Taxi-brousse, moyen utilisé par les Sœurs d’Antananarivo pour se rendre dans les postes accessibles aux voitures. Source : MM, 3S 3-18. Extrait d’un panneau du Chapitre général de 1968 montrant l’apostolat des Sœurs de Madagascar.

Rejoindre les zones isolées

C’est un apostolat de proximité avec les gens de la campagne, une mission qui mène à rencontrer les autres. Aller en brousse, ce n’est pas toujours facile : il faut prendre des routes secondaires qui sont très mauvaises. Le voyage en taxi-brousse prend parfois quatre à cinq heures, même pour parcourir seulement une centaine de kilomètres. En plus de cela, l’insécurité est une préoccupation constante tout au long du trajet. Mais une fois arrivées sur le lieu de mission, la joie de rencontrer les gens et l’accueil chaleureux qu’ils nous offrent nous donnent la force et le courage de commencer notre apostolat, même si nous sommes parfois fatiguées par la route.

Sœurs sur une embarcation sur l’eau pour rejoindre un lieu de mission. Source : MM, 3S 3-18a.

Former aux sacrements

Dans la brousse, l’apostolat des Sœurs est orienté vers la préparation aux sacrements (particulièrement communion et mariage) mais aussi l’animation de retraites et récollections pour des groupes.

Premiers communiants de la brousse. À gauche, avec Sr Justine [début années 1970] (Source : ACF). À droite, en 2014 au Centre Vohibe, un village à la campagne (Source : archives provinciales de Madagascar).

L’apostolat dans la campagne demande une compréhension de la réalité et de la culture locales pour que l’apostolat soit accueilli et porte du fruit dans la vie des bénéficiaires. L’une des difficultés rencontrées quelquefois est l’analphabétisme de certaines personnes, qui ne savent ni lire ni écrire. Il est donc nécessaire d’adapter notre préparation : souvent, on utilise des symboles qui ont une relation avec la vie quotidienne du village ou la réalité de l’Église locale.  

Ce qui est frappant, c’est la motivation des gens qui parcourent des kilomètres pour ces animations spirituelles : retraites pour enfants, jeunes et adultes qui se préparent aux divers sacrements, ainsi que les CVX (Communauté de Vie Chrétienne). 



Temps de prière à Ambohimanarivo dans la région de Zafimaniry (Ambositra) avec des femmes de la CVX portant le chapeau traditionnel de la région [années 1970]. Source : MM, 3S 3-18b.

Former les animateurs pastoraux

La tournée en brousse a aussi pour objectif de former les responsables de mouvements comme le MEJ (Mouvement Eucharistique des Jeunes), les catéchistes, les jeunes ruraux et d’autres mouvements dans l’Église locale.

Groupe pendant une formation de responsables laïcs (Catéchistes) venant de Moramanga, Anjiro et Andasibe (trois villages à la campagne) [années 1970]. Source : archives provinciales de Madagascar.

Les Catéchistes ont un rôle très important dans ces zones isolées de la brousse. Ils remplacent presque les prêtres qui ne peuvent passer que rarement : ils dirigent les célébrations dominicales sans prêtre, ils préparent aux sacrements, ils animent la vie spirituelle de la communauté locale et, avec d’autres, ils enseignent le catéchisme.

Au cours de leur histoire, les Sœurs du Cénacle ont formé les Catéchistes au sein des Écoles Normales des Catéchistes des diocèses : à Ambohipo, Fianarantsoa, Farafangana, Ambanja, Tolagnaro (Fort-Dauphin) et Morandava.

La mission des Sœurs est d’accompagner les Catéchistes vers une meilleure compréhension de leurs responsabilités pour qu’ils assument pleinement leur rôle au sein de l’Église.

« Un groupe de normaliens avant la remise des diplômes et le départ dans les districts », avec leurs familles, à l’École Normale de Catéchistes de Fianarantsoa – Andriamboasary [début années 1960].

Inculturation et mission sociale

La tâche n’est pas facile. Les Catéchistes sont des personnes respectées de leurs villages. Beaucoup sont des paysans qui n’ont souvent qu’un niveau d’instruction primaire. Certains sont analphabètes à leur arrivée à l’école de formation catéchétique. Cela demande donc aux Sœurs un grand investissement en temps pour les aider.

Les obstacles sont également culturels. Par exemple, la situation matrimoniale de certains catéchistes (unions non religieuses, polygamie) entre parfois en tension avec les exigences de l’apostolat, dans un contexte où les populations de brousse restent profondément marquées par les coutumes ancestrales.

Villages de la brousse aux habitations typiques (sur les Hauts-Plateaux à gauche ; sur la côte à droite) [1962]. Source : MM, 3S 3-18b.

Enfin, les Sœurs témoignent de la précarité de ces familles. Le sens du service et la gratuité de l’engagement se heurtent à une réalité matérielle difficile : habitat précaire et subsistance incertaine font du moindre problème de santé une charge financière insurmontable.

L’accompagnement n’est donc pas seulement spirituel et pédagogique. On demande aussi des Sœurs un service social. Ainsi, à Ambohipo les Sœurs organisent pendant les vacances de l’École Normale des Catéchistes des sessions de formation familiale ou ménagère.

« Les femmes s’initient aux travaux du ménage et à ceux du jardin » à l’École Normale des Catéchistes d’Ambohipo. Source : MM, 3S 3-18c.

Deux Sœurs donnent un médicament à un enfant à Fianarantsoa en 1982. Source : MM, 3S 3-18b.

À Fianarantsoa aussi les Sœurs doivent prendre en charge les Catéchistes de façon globale. Cette maison a été fondée dans la brousse, à Andriamboasary. La communauté s’y occupe du centre de formation catéchétique pour les responsables pastoraux (Catéchistes). Le diocèse attend des Sœurs qu’elles s’occupent largement de la famille des Catéchistes, notamment de leur santé. Il n’est pas rare, par exemple, qu’elles emmènent à l’hôpital les femmes sur le point d’accoucher. C’est une des raisons pour lesquelles les Sœurs ont dû laisser cet apostolat. En 1992, la communauté déménage en ville, à Talatamaty.

Sr Thérèse-Henriette Rasoazanamanana (3ème en partant de la droite au 1er rang), conseillère nationale du Mouvement des Jeunes ruraux, avec le groupe d’une session de responsables du M.I.J.A.R.C. (Pères aumôniers, Frères conseillers, Sœurs conseillères et quelques laïcs). Antsirabe, 1-15 septembre 1968. Source : MM, 3S 3-18b.

Les Sœurs s’engagent aussi dans l’animation spirituelle de groupes de brousse, comme les groupes locaux du MIJARC (Mouvement International de la Jeunesse Agricole et Rurale Catholique, FMTK en Malgache). À Antsirabe, elles animent également des ateliers pour les formateurs au sujet du développement rural pour l’association FERT (Formation paysanne et promotion des Organisations Professionnelles Agricoles).

Un exemple : tournée de la communauté de Toamasina en 2007

L’apostolat de la brousse a commencé rapidement après l’arrivée des Sœurs à Madagascar en 1948. Depuis, plusieurs communautés participent à cette mission dans leur diocèse.

À Toamasina (Tamatave), les Sœurs sont arrivées en 1986 à l’appel du diocèse pour accueillir dans une maison diocésaine les prêtres et les religieuses. Mais dès 1987 elles commencent leur apostolat en brousse à la demande des prêtres du diocèse, particulièrement les missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Jusqu’en 1992, chaque année, elles font une tournée d’un mois dans la partie la plus éloignée du diocèse, dans le sud (Marolamba et Ambinanindrano) pour la formation et la retraite de toutes les catégories de fidèles : catéchistes et inspecteurs (coordinateurs de catéchistes travaillant en lien étroit avec le prêtre), mouvements spirituels d’adultes, jeunes et enfants.

Le rapport apostolique de 2007 de la communauté témoigne de l’ampleur de cette mission. Cette année-là, durant leur tournée, les Sœurs animent des retraites, récollections et sessions de formation dans divers districts et paroisses : pour 180 personnes à Mahanoro, 53 à Masomeloka, 86 à Ilaka Est, 54 à Anivorano et 175 à Tamatave. La plupart sont des femmes. De Mahanoro à Masomeloka, le voyage en pirogue a duré toute une journée.

 

Voyages pendant la tournée et groupe de 53 retraitants de la CVX dans le district d’Ambodibonara.

Source : MM, 6G 30. Livret de la communauté de Toamasina pour la rencontre sur l’apostolat de 2008, novembre 2007.

Un enrichissement mutuel

Certains font 20 à 30 km à pied, d’autres marchent parfois une journée entière. Les gens ont soif de Dieu, et on s’aperçoit qu’ils ont besoin de notre charisme. Ils veulent approfondir leur foi en Dieu Trinité, mais ils ont besoin d’être accompagnés pour grandir davantage dans leur vie de foi. 

Dans cette mission, nous sommes vraiment heureuses de sortir de nous-même pour « Faire connaître et aimer Jésus-Christ ». De plus, cette mission auprès des gens nous donne une grande joie intérieure ; c’est une rencontre qui tisse des liens et surtout nous fait comprendre profondément l’importance de notre mission aujourd’hui. On constate que tant de personnes ont besoin du charisme du Cénacle.

Pour nous, la mission développe notre ouverture à soi-même et aux autres surtout aux jeunes. Nous avons acquis aussi des expériences, car le donner-recevoir est au centre de la mission. Voir le désir des personnes d’approfondir leur foi en Dieu, augmente aussi notre foi et nous encourage à avoir un esprit missionnaire. La mission en brousse est un travail en équipe. Le « Pas sans toi » y est très présent.

La foule et Sœur Odette Rabodosoa battent la mesure pour Sœur Thérèse-Henriette Rasoazanamanana qui danse pendant une retraite pour les femmes et les filles qui a lieu du 26 au 31 mai 1971 à Ambositra (Ambalamanakana). Ambositra se trouve dans la brousse. À l’époque, la localité appartient au diocèse de Fianarantsoa, mais elle deviendra diocèse en 1999. Les Sœurs ne sont pas encore installées à Fianarantsoa. Les deux Sœurs appartiennent à la communauté d’Antsirabe.

Source : MM, 3S 3-18b.

Nous sommes très contentes de notre expérience de cette mission de proximité dans la campagne. Elle exige de nous une ouverture pour pouvoir entrer dans la culture des lieux, et nous donne une grande joie et une fierté d’être Sœurs du Cénacle, car nous sentons que les gens ont besoin de nous.

Sr Christine Rasoloarisoa

Le proverbe malgache « Mita be tsy lanin’ny mamba » (littéralement « Ceux qui traversent [la rivière] en grand nombre ne sont pas mangés par le crocodile ») est l’équivalent du français « L’union fait la force ». Il résonne avec les témoignages des Sœurs qui ont vécu l’apostolat de la brousse à Madagascar : le « donner-recevoir » et le travail en équipe (« Pas sans toi »). En mission, les Sœurs et les villageois « traversent la rivière » de la vie ensemble pour surmonter les difficultés (isolement géographique et ecclésial, besoin de formation, pauvreté).

Source : MM, B/MA/TAN(1).