Pour Mère Marie Aimée Lautier, la Congrégation du Cénacle se doit d’être présente à Jérusalem, au cœur même du lieu qui lui donne son nom. Durant son long supériorat (1877-1926), elle n’aura de cesse de chercher un moyen de s’établir au Cénacle. À cette époque, le Cénacle, ou « chambre haute » où Jésus avait célébré la Cène et où avait eu lieu la Pentecôte, était sous contrôle ottoman et avait été converti en mosquée car on pensait qu’il abritait le tombeau du roi David.
Pendant des décennies, les tentatives se succèdent, menées à distance mais nourries de renseignements précis fournis par des interlocuteurs qui connaissent bien le terrain et ses difficultés. L’acquisition directe du Cénacle étant impossible, la stratégie consiste à acheter un terrain voisin, en vertu d’un droit de préemption ottoman.
Diverses propositions émergent, mais la concurrence est rude, notamment avec les Franciscains, anciens propriétaires spoliés et déterminés à récupérer leur bien.
En 1880, la princesse de La Tour d’Auvergne propose à la Congrégation le Credo, lieu où le Christ aurait enseigné le “Notre Père”.
En 1889, Monseigneur de La Passardière, ancien évêque auxiliaire de Lyon, conseille l’achat de la Dormition, lieu que la tradition associe à la vie de Marie après l’Ascension et proche du Cénacle. Cette voie est explorée jusqu’à la fondation de New York. Finalement, les Bénédictins y construisent un monastère.
L’espoir renaît dans les années 1920, soutenu par le pape Pie XI, proche de la Congrégation, et le Patriarche latin de Jérusalem, Mgr Barlassina, connu à Turin. Les négociations sont si délicates en 1922 qu’un langage codé est adopté dans la correspondance. Le pape est consulté lors d’une audience. Renseignement pris, le Saint-Père fait écrire : « Il ne convient pas de se mettre dans cette affaire ».
Code utilisé en 1922 dans la correspondance. Source : MM, 12G 10.
« Ferme : Cénacle de Jérusalem ; Marie : notre Société ; Damiano : St Père ; mille (sacs de blé) : million ; 500 sacs de blé : 500 000 ; Ernestine : comte Lombardo ; Joseph : R[évérende] M[ère] Buisson [économe générale] ; Paul : Bénédictins ; Jean : [congrégation du] St-Sacrement ; Maurice : P. Maurice Gisler ; Raphaël : P….
Je suis allée voir Damiano, il trouve la ferme en de bonnes conditions. Il est convenu que si Marie donne 500 sacs de blé, Ernestine promet d’en fournir autant. »
L’occasion la plus concrète se présente en 1928 : une bienfaitrice propose de donner son couvent fraîchement construit sur le Mont Sion, à proximité immédiate du Cénacle. Pie XI encourage vivement le projet.
Pourtant, la nouvelle supérieure générale, Mère Majoux, se montre plus pragmatique que celle qui lui a précédée. Les maisons de France ont été à peine retrouvées après l’exil imposé par la politique gouvernementale et deux maisons sont en construction (à Rome et Paris). Il faudra fournir des religieuses pour toutes les maisons alors que les santés sont fragiles et que la fondation du Brésil n’est commencée que depuis quelques mois.
Ce temps de discernement exaspère la bienfaitrice qui, impatiente, modifie son offre : le don se transforme en un legs testamentaire assorti d’une rente. Face à ces nouvelles conditions – qui s’apparente à une location – et à des doutes sur la nature de l’apostolat possible – être de simples « gardiennes » des lieux sans l’apostolat propre à la Congrégation – Mère Majoux refuse définitivement, y voyant un signe de la Providence.
La déception est immense pour les Sœurs qui avaient ardemment espéré cette fondation. L’idée ne mourra cependant jamais tout à fait. Dix ans plus tard, naîtra le projet de construire une réplique du Cénacle dans le jardin de la maison de Rome (à Priscilla). Mais là encore, le destin s’en mêle : la Seconde Guerre mondiale mettra un terme à ce dernier écho du grand rêve de Jérusalem.
Appel au don pour le « fac-similé » du Cénacle à construire à Rome [1935-1936].
Source : Archives provinciales d’Italie, dossier « Fac simile Cenacolo Gerusalemme ».
Mesures envoyées par Mgr Barlassina, Patriarche de Jérusalem [1936].
Source : Archives provinciales d’Italie, dossier « Fac simile Cenacolo Gerusalemme ».