Trésors
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Notre-Dame du Cénacle

Se livrer

Ce matin du dimanche 26 Juin 1864, Thérèse reçoit une vue toute particulière quant à la docilité à la conduite de l’Esprit Saint. À la suite de sa méditation, elle écrit un texte fondamental pour la spiritualité de la Congrégation :

Dans ce texte, elle dit « Déjà plusieurs fois Notre-Seigneur m’avait fait connaître combien il était utile pour l’avancement d’une âme qui désire sa perfection de se livrer sans réserve à la conduite de l’Esprit Saint ».

Chapelle de Notre-Dame de la Délivrance à Chapias. Cliché Sr Lydia Vauthier

Une disposition d’âme ancienne

Cette disposition d’âme de Mère Thérèse est déjà ancienne et ce jour-là elle s’enrichit d’une lumière nouvelle.

Ancienne car toute jeune religieuse, elle est formée par le Père Terme.

 

Or, le Père Terme a reçu l’enseignement de la tradition sulpicienne qui prend appui sur l’École Française de spiritualité. Il en a transmis à Mère Thérèse des éléments, notamment « se laisser conduire par l’Esprit », qui en est une des caractéristiques. Il en a fait lui-même l’expérience auprès de la Vierge de la chapelle Notre-Dame de la Délivrance à Chapias en 1832, relatée dans cette lettre à Mère Thérèse du 19 décembre de la même année : 

« J’arrivai donc heureusement et comme je m’apprêtais à demander beaucoup de choses à la Ste Vierge, il me vint en pensée qu’une seule suffisait, et je devais seulement demander de faire l’œuvre pour laquelle Dieu me destine, que je ne devais même pas chercher à connaître quelle est cette œuvre, mais seulement demander la grâce de faire selon les desseins de Dieu sur moi. Et, en effet, je borne là toutes mes prières désormais, et je trouve que cela suffit. »

Lettre du Père Terme à Mère Thérèse, 19 décembre 1832. Source : MM, FT 11.

Dans une autre lettre, le Père Terme recopie un extrait du Père Louis Lallemand, un jésuite dont il apprécie particulièrement les écrits : « ne dépendre plus désormais que du bon plaisir de Dieu et nous résigner entièrement entre ses mains » (à Mère Thérèse, 1832)

 

Dans ses souvenirs sur le Père Terme, Sœur Pacifique Devidal raconte que le Père Terme « nous prêchait toujours la confiance en la Providence, l’abandon au bon plaisir de Dieu. »

D’autre part, on connaît son intense dévotion au mystère eucharistique, qu’il a transmise à « ses filles ».

 

Pour Mère Thérèse, tout cela contribue, dès sa jeunesse religieuse à désirer s’unir au Christ et à se donner sans réserve.

Un désir d’union au Christ toujours croissant et partagé

Dans une lettre du 14 janvier 1836 à Sœur Agnès au Plagnal, elle écrit « Priez donc bien N.S. qu’il m’anime de son esprit afin qu’il me dirige dans tout ce que je fais et tout ce que je dis et que je ne travaille que pour sa plus grande gloire et le salut des âmes qu’il m’a confiées » « je ne veux que la volonté de notre Divin Maître ».



« Ne vouloir que Dieu », « Ne soyons plus occupés que de Dieu et pour Lui » « Dieu seul est tout ; le reste n’est rien » « nous abandonner sans réserve »… Ces fragments de lettres choisies sur le Saint Abandon par le R.P. Claude-François Milley, elle les médite, elle en fait « ses délices ».

Source : MM, FT 3.
Prière « Jésus vie des âmes ». Cahier de brouillon contenant des prières écrites au crayon à papier, circa 14x22 cm. Source : MM, FT 3, T.A.1.2.1.6.

Mère Thérèse transcrit cette attitude spirituelle dans une prière :

« Seigneur Jésus vous êtes ma vie et sans vous je meurs de mort. Daignez donc communiquer à cette pauvre âme qui se meurt quelque chose de cette vie toute céleste et toute divine qui est en vous, afin qu’elle anéantisse en moi cette vie toute terrestre et toute matérielle qui veut toujours dominer. Amen »

Dans sa correspondance avec ses sœurs ou sa famille, elle parle du « saint abandon », de « se livrer à la volonté divine » « du bon plaisir divin », exprimant une profonde soumission et un abandon total à Dieu. 

« Se livrer » signifie pour elle s’abandonner entièrement à Dieu en acceptant sa volonté, que ce soit dans les joies ou dans les peines. Là « se trouve, la paix et le bonheur que l’on cherche en vain », nous dit-elle.

Elle encourage également ses correspondants à vivre de même, à accepter les épreuves comme des moyens de sanctification et d’union à Dieu et à trouver la paix et la force dans l’union avec le Christ. 

À la Mère Lysie Adam, le 29 mai 1862 :

« le bon Dieu proportionne toujours l’épreuve à nos forces ; nous n’avons qu’à nous abandonner et le laisser faire. »

« quand on est au bon Dieu il ne convient pas d’y être à demi ; il faut se livrer avec une grande générosité, si nous voulons que le bon Dieu nous fasse goûter les douceurs attachées à son service. »



« Enfin la volonté du bon Maître avant la Nôtre, c’est toujours mon refrain, car je ne vois rien de si doux que le saint abandon entre les mains de Celui qui a la toute-puissance à ses ordres, et qui ne veut que notre bien dans tout ce qu’il permet ou ordonne. » 

Une retraite décisive

La lettre qu’elle écrit à sa supérieure générale Mère de Larochenégly le 13 février 1864, au dernier jour de sa retraite, révèle cette attitude spirituelle qui prend forme dans son cœur et dans son âme depuis sa jeunesse religieuse. Lui parlant de sa retraite :

« … c’est de tout mon cœur que j’ai articulé ces paroles : Voici mon Dieu, votre petite servante, qu’il me soit fait selon votre volonté et votre bon plaisir »

« Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est prêt à embrasser toutes vos volontés. »

« Je puis dire que c’est là tout ce que j’ai fait de cette retraite, me livrer, le bon Dieu a fait tout le reste. »

« J’y ai vu un Dieu bon et miséricordieux pour moi à qui je devais tout mon amour. Aussi me suis-je laissée aller à cet attrait de l’amour qui est toujours en moi le plus dominant et le plus fréquent »

« J’ai donc laissé faire le bon Dieu et sa grâce, recevant avec reconnaissance chaque jour ce qu’il daignait me donner. »

Son cœur est prêt ! L’Esprit Saint a déposé dans son cœur un tel feu d’Amour qu’elle peut être enfin « tout à Dieu » : cette expression court dans toute sa correspondance.
Église Saint-Denis de Montpellier, église la plus proche du Cénacle maison, dont les cloche peuvent avoir été celles qu’elle entend au début de sa méditation du 26 juin 1864. Source : MM, B-MTP.

Se livrer

Ce matin du 26 juin 1864, la grâce qui lui est donnée a un aspect particulier. Elle la reçoit au son des cloches qui appellent les fidèles à l’assistance aux mystère divins. Elle désire alors s’unir à toutes les messes et reçoit une vision de l’Église universelle et d’ « une multitude d’autels où s’immolait l’adorable victime » … En réponse à cet Amour, elle s’offre. Amour totalement oblatif ! 

Par ce don d’elle-même ce jour-là, Mère Thérèse est à présent « une vivante offrande à la louange de sa gloire ».

 

(3ème des « Résolutions de ma retraite de 1874 commencée le 11 mai et terminée le 22 ». Petit cahier de résolutions de retraite, 1874-1878, 6,5x11 cm. Source : MM, FT 3, T.A. 1.2.2.2)

Elle en vit désormais et renouvelle sans cesse son acte d’abandon. En témoigne la troisième résolution de sa retraite de 1874, reprise en 1876 : « Vivre d’abandon en la Divine Providence et en la Miséricorde infinie de notre Dieu par les mérites de notre S[eigneur]. / Vive Jésus – Amen »

Par ce don d’elle-même ce jour-là, Mère Thérèse est à présent « une vivante offrande à la louange de sa gloire ».

Les lettres qu’elle continue à écrire à ses sœurs ou sa famille en témoignent.

À Mère de Larochenégly, le 5 octobre 1864 :

« Mon corps était abattu, mais mon esprit conservait toute sa liberté et ma volonté toute sa force pour se livrer et pour vouloir toujours être unie au souverain bien qui est Dieu même. J’étais privée de la sainte communion, il est vrai, c’était un sacrifice, mais j’en étais si bien dédommagée par cette union intime de l’âme avec son Dieu, que je puis dire que je ne désirais rien. Dieu a tant de moyens de s’unir aux âmes qu’il le fait quand il lui plaît et comme il lui plaît, que nous faisons donc bien de le laisser faire et de nous abandonner à sa divine conduite. »

« Dieu seul est tout et tient lieu de tout »

« … que nos misères ne nous entraînent pas loin de lui. Quelquefois je me le demande et je le crains, mais j’en reviens toujours au saint abandon, à cette miséricorde qui est heureusement infinie, et puis je vais en paix malgré ma misère que le bon Dieu me fait bien sentir quelquefois »

« en attendant nous demandons pour cette bonne Mère la patience et le parfait abandon au bon plaisir divin. »



« une religieuse doit être tout à Dieu, sans partage, sans restriction, sans réserve »

« plus tard nous verrons ce que la Providence indiquera de faire : nous sommes entre ses mains et il est bon de s’y abandonner et de penser que c’est elle qui règle tout, qui ordonne tout pour le plus grand bien de ses Élus. »

« Il me semble apercevoir dans votre lettre un sentiment de peine et de tristesse qui m’afflige et je serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour vous consoler, mais je ne vois pas d’autres moyens qu’un abandon entier entre les mains de cette Divine Providence qui permet ou ordonne tout ce qui nous arrive. »

« Continuez à le prier de vous éclairer sur ce qu’il demande de vous et ne désirez que l’accomplissement de sa très sainte volonté et de son bon plaisir. »

« Mais je suis à Dieu et tout à Dieu, j’abandonne tout le reste à sa Providence, j’accepte tout, je me soumets à tout. »

« Je suis bien aise que vous aimiez les (saints) de la Compagnie de Jésus, priez-les (de) vous obtenir de Dieu la lumière nécessaire (pour) connaître et accomplir la volonté divine, mais il n’est (pas) nécessaire de leur demander de mourir jeune comme eux. Si c’est dans les desseins de Dieu, il sait où vous êtes et il saura bien vous appeler au moment marqué par sa providence. Laissez-le donc faire et ne désirez autre chose que son bon plaisir ; »



Aujourd’hui encore, Mère Thérèse nous entraîne dans son sillage et nous invite à nous laisser conduire par l’Esprit.

Se livrer

Dimanche 26 juin [1864]
« Déjà plusieurs fois Notre-Seigneur m’avait fait connaître combien il était utile pour l’avancement d’une âme qui désire sa perfection de se livrer sans réserve à la conduite de l’Esprit Saint. Mais ce matin il a plu à sa divine Bonté de m’en donner encore une vue toute particulière. Je me disposais à commencer ma méditation lorsque j’ai entendu le son de différentes cloches qui appelaient les fidèles à l’assistance aux divins Mystères. Dans ce moment, j’ai désiré m’unir à toutes les messes qui se disaient et ai pour cela dirigé mon intention afin d’y participer. Alors, j’ai vu d’une vue générale, tout l’univers catholique et une multitude d’autels où s’immolait en même temps l’adorable Victime. Le sang de l’Agneau sans tache coulait en abondance sur chacun de ces autels qui m’apparaissaient environnés d’une fumée fort légère qui s’élevait vers le ciel. Mon âme était saisie et pénétrée d’un sentiment d’amour et de reconnaissance à la vue de cette satisfaction si abondante que Notre-Seigneur offrait pour nous. Mais j’étais aussi dans un grand étonnement de ce que le monde entier n’en était pas sanctifié. Je demandai comment il se faisait que le sacrifice de la Croix n’ayant été offert qu’une seule fois ait été suffisant pour racheter toutes les âmes, et que, renouvelé tant de fois, il ne suffit pas à les sanctifier toutes. Voici la réponse que j’ai cru entendre : Le sacrifice est sans doute suffisant par lui-même, et le sang de Jésus-Christ plus que suffisant pour la sanctification d’un million de mondes, mais les âmes manquent de correspondance et de générosité. Or, le grand moyen d’entrer dans la voie de la perfection et de la sainteté, c’est de se livrer à notre bon Dieu.

Mais qu’est-ce que “se livrer” ? Je comprends toute l’étendue du sens de ce mot : se livrer, mais je ne puis l’expliquer.
Je sais seulement qu’il est très étendu, qu’il embrasse le présent et l’avenir.

Se livrer, c’est plus que se dévouer, c’est plus que se donner, c’est même quelque chose de plus que s’abandonner à Dieu.
Se livrer enfin, c’est mourir à tout et à soi-même, ne plus s’occuper du moi que pour le tenir toujours tourné vers Dieu.
Se livrer, c’est encore ne plus se chercher en rien, ni pour le spirituel, ni pour le temporel, c’est-à-dire ne plus chercher de satisfaction propre mais uniquement le bon plaisir divin.

Il faut ajouter que se livrer, c’est aussi cet esprit de détachement qui ne tient à rien, ni pour les personnes, ni pour les choses, ni pour le temps, ni pour les lieux. C’est adhérer à tout, accepter tout, se soumettre à tout.
Mais on va croire peut-être que cela est bien difficile à faire. Qu’on se détrompe, il n’y a rien de si facile à faire et rien de si doux à pratiquer. Le tout consiste à faire une seule fois un acte généreux, en disant avec toute la sincérité de son âme : “Mon Dieu, je veux être tout à vous, daignez accepter mon offrande.” Et tout est dit. Avoir soin désormais de se tenir dans cette disposition d’âme et ne reculer devant aucun des petits sacrifices qui peuvent servir à notre avancement dans la vertu. Se rappeler que l’on s’est livré.

Je prie Notre-Seigneur de donner l’intelligence de ce mot à toutes les âmes désireuses de lui plaire, et de leur inspirer un moyen de sanctification si facile. Oh ! si l’on pouvait comprendre à l’avance quelles sont les douceurs et la paix que l’on goûte quand on ne met pas de réserve avec le Bon Dieu ! Comme il se communique à l’âme qui le cherche sincèrement et qui a su se livrer. Que l’on en fasse l’expérience et l’on verra que c’est là où se trouve le vrai bonheur que l’on cherche en vain sans cela.

L’âme livrée a trouvé le paradis sur la terre, puisqu’elle y jouit de cette douce paix qui fait en partie le bonheur des élus. »